Il y a quelques jours, au stade, j'ai croisé Nathalie une ancienne collègue de travail. Elle était superbe dans sa tenue de joggeuse. Un visage épanoui, une condition physique qui lui allait à râvir et un joyeux sourire exprimant sa bonne humeur. J'ignore combien d'années se sont écoulées depuis la dernière fois  où nous nous étions vues. Le temps passé s'est estompé instantanément pour faire place aux retrouvailles !

Nathalie m'a alors appris qu'avec l'aide d'une coach sportive, elle s'était mise à la course à pied. Après une année de persévérance, elle voulait s'offrir son premier défi : Une course de 10 km ! Ah... ça c'est un vrai défi ! La distance choisie n'était pas sans difficulté mais dans le regard malicieux de Nathalie, il y avait la flamme d'une battante, cette petite rage qui fait que tout est possible. Je me reconnaissais tellement dans son regard et son rêve !

Mon tendon d'Achille qui crispe toujours mes envies de courir n'existait plus à cet instant. Il était balayé par la magie de la course. Comment décrire cette lumière au fond des yeux d'un coureur débutant qui a l'envie ? C'est une émotion unique, une sensation à la fois de légerté et de puissance. Que les jambes courent n'a rien d'extraordinaire mais si l'esprit déploie ses ailes pour réveiller le corps alors là, c'est le début d'une aventure qui se dessine !

J'aime sincèrement cette rencontre entre les muscles et l'esprit, un peu comme si je connectais chaque fibre de mon corps pour harmoniser tout mon être. Privée de course à pied depuis de très nombreux mois, terriblement frustrée et en colère contre mon tendon, j'ai bien tenté de m'orienter sur d'autres activités sportives sans ne jamais trouver de compensation équivalente. Et là... sous mes yeux... il y avait Nathalie ! Elle m'est apparue comme un petit rayon de soleil, un reflet de ce qui animait tant mes propres rêves. Elle avait la flamme, l'envie et le courage de tenter une première course de 10 km. Au lieu d'être envieuse, voir jalouse, j'étais terriblement heureuse pour elle ! Plus elle me parlait de son rêve, plus elle réveillait les empreintes que la course à pied avait laissé dans mes souvenirs. C'est cela que l'on nomme la passion !

Quelques jours plus tard, j'ai demandé à Nathalie si elle accepterait ma présence à ses côtés durant sa course. Je ne voulais surtout pas m'imposer mais au contraire lui proposer mon soutien pour mener son projet jusqu'à la ligne d'arrivée. Consciente qu'il y avait une part de risque pour mon tendon, je savais aussi qu'il serait ménagé par une allure douce. Depuis fin août, je ne courais qu'une fois par semaine et uniquement en alternant de la marche entre de timides minutes de course à pied. Après chaque sortie, je soignais mon tendon avec de la glace, puis je lui offrais un cataplasme pour la nuit. Le lendemain, mes premiers pas étaient toujours accompagnés d'une vilaine grimace, tant le tendon me "mordait". Alors... ces 10km...? Possible ou pas ?

C'est mon esprit qui en avait BESOIN ! Comme pour mettre un terme à mon interminable attente de revenir dans le monde de la course, j'ai rêvé d'épingler un dossard sur mon t.shirt. Je l'ai rêvé si fort que l'évidence de courir avec Nathalie ne faisait aucun doute ! Son allure douce était la promesse de ne pas forcer mon tendon. La réponse de Nathalie ne s'est pas faite attendre : elle a accepté avec un brin de soulagement !

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Nous sommes le samedi 27 septembre 2014, il est 18h10 et le coup d'envoi des 10 km de la Run to Run va partir dans quelques minutes. Nathalie me demande qu'on se postionne tout au bout de la longue file multicolore de coureurs. Je vois bien que le stress d'un premier départ s'est invité ! Elle se sent perdue au milieu de cette foule et nous sommes rapidement tout tout tout au fond, derrière tout le monde. Je souris parce que jamais je ne me suis élancée en étant aussi éloignée de la ligne de départ ! La vue est belle, les couleurs sont vives et je m'amuse de cette position.

Ca y est, nous courrons ! Pour nous deux, l'allure est très douce, nous laissons partir la foule avide d'avaler les pavés de Carouge. Tout est nouveau pour moi aussi. Je me concentre pleinement sur Nathalie, je l'observe, j'écoute sa respiration, j'entends ses premières réactions : "On va être les dernières, j'suis nulle". J'essaie d'être à la fois discrète et rassurante. "Non, Nathalie... tu n'es pas nulle, bien au contraire, tu es courageuse et tu viens chercher la récompense à tous tes entraînements". C'est maintenant que pour la première fois il faut réunir le mental avec chaque pas. Un véritable exercice qui demande un lâcher-prise sur les images négatives qui ont la mauvaise idée plomber les foulées. Je me souviens alors de mes propres doutes rencontrés sur mes premières courses. Moi aussi j'ai eu mal, j'ai eu peur, j'ai douté de moi et de mes rêves peut-être trop grands. Au-delà de ces instants de découragement, il y a L'ENVIE, fidèle alliée qui peut tout bousculer ! Réussir à se souvenir des couleurs de la motivation, c'est attenuer la difficulté. Tout ne devient pas facile mais tout devient POSSIBLE !

Premier faux plat, on ralentit encore. Qu'importe le regard des spectateurs qui nous lancent un : "Allez mes petites dames !" Comment ne pas sourire du haut de mes 175 cm ! A toi le spectateur qui a vu les premiers fendre l'air de leurs foulées phénoménales, tu ignores que nous, les foulées ont les as mais elle sont placées dans nos rêves ! Nos pieds ne sont qu'un support pour atteindre nos objectifs !

La première boucle de 2,5 km est passée. Nous attaquons la 2ème boucle, toujours en douceur. Il faut s'accrocher, ne pas trop penser, ne surtout pas chercher la ligne d'arrivée mais chercher la notion de plaisir. Courir n'est pas une punition ! Je distille des images positives pour emmener Nathalie loin des pavés. Elles me suit, autant dans mes foulées que dans mes paroles. Toutes les deux, nous voyageons entre deux mondes. Il y a la réalité avec une magnifique ambiance dans les rues carougeoises et l'imaginaire avec un subtil dosage de volonté, de persévérance et de fierté. Nathalie, tu es une MACHINE ! Ton moteur a trouvé son allure, rien ne t'arrêtera, j'en suis persuadée.

La 3ème boucle est devant nous. Ne rien précipiter, prendre confiance et garder un peu de jus pour la fin. Nathalie est toujours aussi concentrée, elle maîtrise très bien sa course. Du coin de l'oeil, je la surveille. Je rêve de la voir franchir la ligne d'arrivée devant ses enfants et le reste de sa famille. Les faux-plats font mal... la fatigue s'installe. Elle ne lâche rien.

Penuel KONDO, adorable coureuse de grand niveau, qui cette fois est spectatrice, se joint à nous et court à nos côtés ! Elle nous offre sa gentillesse et ses encouragements pour que Nathalie recharge ses batteries. Cette spontanéité, cette générosité entre coureurs, quelque soient les niveaux et les chronos, est une richesse humaine unique.

La 4ème boucle est là. Nous sommes presque seules sur le tracé. Les bénévoles, les pompiers, les spectateurs plus rares sont toujours aussi généreux dans leurs sourires et leurs encouragements. Je les remercie un à un avec mes sourires ! Soudain, un employé des TPG nous informe que la route ne va pas tarder à être ouverte à la circulation. Pas question de prendre cela comme une gifle. Qu'importe notre allure lente, nous courons depuis plus d'une heure et rien ne nous fera abandonner. Pas une seule fois Nathalie n'a demandé à marcher. Elle a un mental d'acier et terminer notre course sur le trottoir ne nous contrarie même pas.

Avant-dernier virage avant la ligne droite qui nous conduit à l'arrivée. Retour sur les pavés et coup de regard discret sur ma montre. Je demande à Nathalie quel est le chrono qu'elle avait mis, lors de son entraînement sur 10 km. Elle me répond 1h20. J'évalue la distance qu'il nous reste à parcourir, j'écoute la respiration de Nathalie et je dépose dans son esprit une invitation à se surpasser !

- "Nathalie, tu as une chance de descendre sous les 1h20. Si tu te sens capable, on accélère sur la ligne droite".

A peine avais-je terminé ma phrase que Nathalie file comme une fusée !!! Je ne m'attendais pas autant de réactivité ! Quelle magnifique démonstration de volonté ! C'est un peu risqué quand même car la ligne d'arrivée n'est pas encore visible. Nous avons tout de même ralenti par prudence et.... juste avant le dernier virage, alors que Nathalie cherche l'arche du regard, je lui prends la main gauche et là... je l'emporte dans un rythme fou pour décrocher une victorieuse arrivée. Alors qu'elle donne TOUT, je lui montre l'écran digital qui nous indique que OUI, c'est un fait... nous passerons l'arrivée en 1h18 !!!!

Chère Nathalie, je m'incline devant ton énergie, ton sourire, ta persévérance et ta confiance. Tu m'as permis de t'accompagner sur 10 km mais au-delà de ta première course, tu as remis des ailes dans mes pattes. Cette aventure sportive restera gravée dans ma collection d'heureux triomphes. Je te souhaite une bonne récupération et certainement à bientôt pour un autre défi !