Courir la nuit, ça te tente ?

M'accordes-tu quelques instants de ta journée pour que je t'emmène sous les étoiles et le regard curieux de M'dame La Lune ? Du haut de son observatoire, elle a surveillé cette multitude de lampes frontales qui se couraient après ! Viens, rejoins-moi, il faut que je te raconte !

Tout est prêt pour confier la petite dernière à sa grande soeur. Ce soir, papa et maman vont au cinéma. A l'affiche, c'est le « Demi de Jussy, en catégorie 10 km ». Ils ont leur billets fièrement accrochés sur le torse et la frontale vissée devant leur regard. Les places sont rares, chaque année les tickets d'entrée s'arrachent rapidement. Heureusement que mon cher mari s'est occupé des réservations parce qu'en ce moment, même si je chausse mes baskets pour quelques kilomètres dans la semaine, je manque de confiance pour relever des défis. C'est donc plutôt perplexe que j'ai réuni mon équipement des grands jours, teinté de rose évidemment !

Source: Externe

Lestée de kilos squatteurs (si vous me lisez, qu'on soit bien clair... je vous hais !), je peine dramatiquement à retrouver un semblant de forme. C'est un fait, les calories ont pris le pouvoir en mobilisant mon corps au rythme d'une tortue essoufflée. Forte de ce constat, j'ai donc opté pour partir en dernière position ou presque. Me glisser dans la peau d'une vraie limace était une assurance de ne pas me griller dès le départ. 

Coup d'envoi dans la nuit, je suis entourée de 850 coureurs tout autant illuminés que moi et ensemble, on trottine. La petite route entre les champs est étroite, impossible de dépasser sans prendre le risque de se tordre une cheville sur les bords herbeux. Ca tombe bien, je ne suis pas décidée à me faufiler. Ce soir, la nuit est à moi ! Devenue maître du temps ou en tout cas de ma modeste ambition, je n'ai pour objectif que de prendre du plaisir. Qu'importe les chronos quand l'entraînement n'est pas à la hauteur. Oser s'offrir une séance sur le grand écran de la nuit, c'est une magie que j'ai les moyens de m'offrir !

Le premier kilomètre est un véritable collé-serré. Je surveille la surface qu'il me reste au sol pour poser mon pied sans heurter celui de mon voisin. Cette promiscuité est finalement identique à celle d'une première d'un bon film ! Les regards ne quittent pas la scène qui se déroule sous nos pas. Je lève parfois la tête, juste le temps d'admirer les projecteurs sautillants de mes compagnons. 

Le deuxième kilomètre est un brin sélectif avec le début d'un long faux plat. Même pas peur ! Je me sens étonnement bien et je peux enfin remonter un peu la file. Pas de folie, ma belle ! Allonger la foulée d'accord mais attention de ne pas faire la maline. Je n'oublie pas qu'actuellement mes entrainements se limitent à des sorties de 7-8 km.

Tout va bien, les kilomètres s'alignent tout seuls. Je suis plongée dans le nuit et mon horizon se limite aux mollets du coureurs qui me précède. C'est fou comme cette vision limitée restreint l'évasion des pensées. Au lieu de chercher le parcours des yeux, de tenter d'évaluer les distances, de repérer le dénivelé, je fais le vide. Je vis l'instant présent plus que jamais . Mon monde se résume à des mollets, des bandes réfléchissantes qui scintillent sous ma frontale et ma musique ! Les sensations sont décuplées, tout est intense et authentique. J'entends ma respiration qui est contrôlée, mes muscles sont chauds et répondent sans difficulté, mon tendon est sage, je suis bien, vraiment bien. A cet instant, je prends conscience que je suis vraiment là où je dois être : DANS LA COURSE.

Tiens, il y a de la lumière qui s'annonce au milieu de nulle part. Une habitation ? Des spectateurs ? Non.... j'y crois pas.... Une plage paradisiaque !!!! Deux écrans géants projettent des vagues venant s'échouer sur le sable fin. Des chaises longues dans l'herbe nous invitent à la détente, il y a même des palmiers artificiels déposés le long de notre chemin et... et.... une pataugeoire avec un charmant jeune homme en maillot de bain qui nous arrose avec son pistolet à eau ! Enormes éclats de rire des coureurs surpris par cette parenthèse dans le silence de la nuit.

Quelques foulées plus loin, c'est le retour dans le noir de la nuit. Comme une plongée dans un monde hors du temps. Tout est calme, silencieux, presque enivrant. Le chemin se déroule sous mes pas, les frontales animent des silhouettes concentrées, je me glisse dans la nuit. Je n'ai pas d'ombre, pas de surpoids, l'image des calories envahissants mon corps s'est effacée de mes sensations. Suis-je toujours moi ? Est-ce mon imagination qui me porte ? Des ailes de légèreté accompagnent mes kilomètres. Je ne me reconnais plus vraiment dans cet effort maîtrisé. La foulées est prononcée, insistante et déterminée. Est-ce que mon souffle tiendra la cadence ? Je me sais peu entraînée, est-ce que le rideau va tomber devant l'écran avant la ligne d'arrivée ? La nuit ne me murmure aucune réponse. Je cours alors sans penser, je range mon incertitude passagère aux oubliettes et je cours. L'esprit libre, les pensées connectées à l'instant présent, je me nourris de cette ivresse nocturne. 

Soudain, je distingue de nouvelles lumières. Un décor d'automne éclaire le parcours. Halloween borde mon chemin. C'est féérique, je voyage dans une autre dimension illuminée de teintes orangées. Cette douceur colorée me colle un sourire qui s'élargit jusqu'aux oreilles. C'est si bon cet effet de surprise au milieu de nulle part.

La nuit revient et m'offre un nouveau voyage avec moi-même. Je fais le bilan de mes sensations qui s'annoncent positives. Tout va bien ! La nuit est mon amie, je me fonds en elle sous le regard bienveillant de la lune. Devant moi, ma frontale éclaire des mollets fins, des mollets musclés, des mollets poilus. C'est beau un mollet quand c'est tout ce qu'il y a à regarder ! Mes yeux s'habituent à ce rythme régulier qui me devance, mon esprit se repose sur cette locomotive qui dirige mes foulées. Je profite de prendre de réelles pause en me laissant guider par ces inconnus qui courent devant moi. C'est la première fois que je tente cette expérience. Au lieu de remonter et dépasser les participants, je fais une étape dans leur dos, me transformant en ombre silencieuse. Je prolonge le plus longtemps possible cette mise en veille de mon corps et puis, soudain je redonne des ailes à mes foulées en abandonnant mon lièvre. Immédiatement, l'immensité de la nuit me rappelle à quel point je suis peu de chose dans le noir. Que dis-je ? Mes jambes n'émettent pas le moindre doute ! Elles sont galopantes, fougueuses, je dirai presque jeunes ! Ce n'est que mon esprit qui cherche un lieu où se poser. Ma musique vient alors prendre le relai et distribue des ondes positives à tout mon corps. Liberté, sais-tu combien je te savoure ? 

Nouvelles illuminations, c'est le printemps ! Des fleurs géantes et éclairées saluent mon passage, des bulles de savon caressent mes mollets, une douce musique parfume presque les pétales. Ce décor me fait penser à Alice aux pays des merveilles ! Cette course est vraiment magique.

Coup d'oeil rapide à ma montre. Waouwwww.... je ne reconnais pas ma vitesse ! A croire que je tiens le premier rôle de mes capacités ! Est-ce possible ? Je ne rêve donc pas. Cette foulée joyeuse n'est pas qu'une illusion. Pourtant mes calories squatteuses sont bien là. Peut-être qu'elles perdent leurs pouvoirs quand tombe la nuit !

Mon film est riche de couleurs mais là... au loin... je ne vois que du noir et du blanc. Dans le ciel, un nuage blanc se pose comme un voile. On dirait des flocons virevoltant. C'est bien de la neige ! La 4ème saison m'offre un tapis blanc avec un Père Noël qui danse et chante ! Soudain, je réalise que j'ai un skieur à côté de moi. Nous sommes pourtant au bord d'un champ herbeux et bien vert. C'est du délire ! Mon esprit peine à décortiquer toutes ces images qui surgissent de la nuit ! L'effet est énorme. Une course de 10 km avec 4 tableaux improbables pour égayer mon effort, ce n'est que du bonheur !

L'arrivée n'est plus très loin, je lâche les rennes. C'est maintenant que je peux oser. Il reste environ 3 kilomètres et je sens que je peux... Rien que cela, c'est une sensation formidable. Ma montre me prouve que j'ai de la réserve, mon souffle s'adapte sans peine à ma vitesse qui ne cesse d'accélérer. Pour une fois, la ligne d'arrivée n'est pas une délivrance mais juste une récompense. 

Quelle récompense ! Mon chrono m'apprend que je boucle ma séance cinématographique en 1h02, soit une minute de moins qu'en 2011 pour cette même course ! Moralité : Les calories excessives ne sont pas forcément des ennemies !

Mon Prince Charmant termine sa course en 42 minutes et comme c'est son jour de chance, son dossard est tiré au sort. Nous repartons heureux et les bras chargés pour faire la fête avec mes calories excessives !!!

 

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